Valentina Redondo, chargée de mission EdTech au Latam pour EdTech France

Interview de Valentina Redondo, chargée de mission EdTech en Amérique Latine pour EdTech France 

S&R : Dans quel contexte as-tu pris en charge ta mission ici au Mexique ?

Valentina Redondo : Avant tout, je dois préciser que si je suis basée au Mexique, je travaille sur toute la région Amérique Latine. Il y a un très fort dynamisme et tous les pays sont réunis par la langue espagnole sauf le Brésil où l’on parle portugais et qui est la nation la plus importante tant en surface qu’en population. Le Brésil est à la fois le 5ème plus grand pays de la planète, couvrant presque la moitié (47%) de l’Amérique du Sud et est la 8ème économie mondiale. Pour sa part, le Mexique est la 15ème économie mondiale et est, bien sûr, le plus grand pays d’Amérique Centrale. Mais le dynamisme des EdTech du Latam se voit aussi dans des pays comme la Colombie, l’Argentine ou encore le Chili. D’ailleurs ces pays, dont le Brésil et le Mexique, ont des universités classées en tête de la région.

S&R : Quelles sont les particularismes de l’enseignement supérieur au Mexique ? 

VR : D’abord, il me semble important de souligner qu’un grand nombre, la majorité, des universités mexicaines sont des structures privées. Les universités publiques, quant à elles, sont construites sur le modèle français. Il y a toujours un lien culturel très fort avec la France et beaucoup d’étudiants mexicains parlent le français que l’on apprend encore à l’école. 30% des bacheliers mexicains parlent le français (l’ont étudié à l’école) mais arrivés à l’université, ils se tournent vers l’allemand car les universités allemandes ont noué des partenariats forts et accueillent davantage d’étudiants mexicains.

Ce qui est essentiel dans ce grand pays, c’est d’en comprendre la diversité. Il y a les régions du Nord, proches de la frontière avec les USA, qui sont nettement plus riches que celles du Sud, encore très traditionnelles et dépendantes du tourisme et de l’agriculture. Les revenus, les métiers, et donc les ressources financières disponibles pour soutenir l’enseignement supérieur sont très différents d’un état à l’autre. C’est la même chose pour l’accès à internet ou aux équipements numériques ; et c’est également le cas pour l’accès plus large à l’éducation. Le Mexique est un état fédéral, ce qui renforce les inégalités territoriales. Vous imaginez bien que la pandémie n’a pas amélioré ce constat et que beaucoup reste à faire pour une population jeune et qui souhaite accéder aux plus hautes études. C’est aussi le souhait des dirigeants du pays même si d’autres priorités freinent le développement des universités et des écoles publiques.

S&R : Concernant les EdTech, quelle est la situation et quelles sont les perspectives ?

VR : Le constat est évidemment très positif. Si l’on regarde les levées de fonds ou les lancements de start-ups liés à l’enseignement sur la zone Latam, le dynamisme est indéniable. L’université Tech Monterrey est d’ailleurs un symbole de cette mutation de l’économie mexicaine. Elle compte 33 campus dans le pays et est devenue un pôle de compétences que l’état fédéral aimerait transformer en leader pour le continent, et en un représentant académique de la Silicon Valley de l’Amérique Latine. Cette ambition est portée par la proximité des USA, et par l’implantation de grands groupes nord-américains et canadiens qui génèrent une forte demande d’emplois d’ingénieurs ou de techniciens qualifiés. La demande exerce une pression intense sur le système éducatif mexicain, et contribue à booster l’émergence de plateformes de formation à distance. On le voit, par exemple, avec le succès de Slang, qui propose des formations à l’anglais. On le constate aussi avec d’autres start-ups qui proposent des formations professionnelles ou de reconversion, vers les métiers de l’IT. Les fonds américains ou canadiens sont les plus gros financeurs du développement de l’écosystème EdTech en Amérique Latine.

S&R : Mais, rassure-nous, toutes les sociétés ne visent pas uniquement à fournir des employés qualifiés aux entreprises ? Les EdTech répondent-elles aussi aux enjeux de l’accès à l’éducation pour tous ?

VR : Oui naturellement. Et c’est sans doute crucial pour certains états qui n’ont pas ces moyens là. Avec la pandémie, les disparités d’équipement et de connexion sont apparues plus fortement. Assurer les cours en distanciel dans des zones rurales, c’est déjà garantir l’accès à internet et donc aux plateformes. Or on a vu, dans certaines régions rurales du pays, des professeurs venir chercher les devoirs de leurs élèves dans la pharmacie du centre-ville et les ramener chez eux pour la correction. Evidemment il s’agit là d’une situation extrême mais elle souligne l’impérieuse nécessité de développer l’accès pour tous à la connaissance dans un pays où les infrastructures sont parfois limitées. Faire progresser de 50% le nombre d’étudiants dans le supérieur, ne se fera que si le numérique vient au secours des établissements.

S&R : Cela signifie-t-il qu’il y a une place à prendre pour les EdTech françaises ?

VR : Absolument ! Il y a tant à faire que nos start-ups peuvent parfaitement contribuer à ce développement. J’attire toutefois leur attention sur les différences culturelles entre notre pays et ce continent latino-américain, y compris dans les manières de présenter ou de négocier des partenariats. Si notre culture française de l’enseignement supérieur est appréciée, il faut aussi tenir compte des rouages administratifs et politiques locaux. Mais le potentiel est énorme et les mexicains comme les autres peuples d’Amérique latine souhaitent logiquement éviter de tout mettre dans les mains de leurs voisins du Nord.

S&R : Merci Valentina !

VR : Merci Simone et les Robots !